2e rapport, 1re partie : Entre fétichisation sexuelle et dénigrement physique : les stéréotypes coloniaux sur le corps des femmes noires et leurs conséquences violentes

Les processus de la traite transatlantique et de la colonisation sont intimement liés aux développement des  théories raciales qui établissent notamment une supériorité « naturelle » de l'homme blanc et attribuent aux populations africaines une nature « primitive ». La sexualité, en particulier celle des femmes, fait l'objet de discours scientifiques et d'écrits de philosophes, écrivains et voyageurs européens. Au sein de ces imaginaires coloniaux, le corps des femmes africaines est représenté à travers divers fantasmes, oscillant entre un exotisme hypersexualisé et une répulsion envers une forme d'altérité jugée « monstrueuse ».  Ainsi, tout au long de la période d'impérialisme européen, les femmes noires sont perçues aux yeux des Européens comme des êtres impudiques et sexuellement disponibles. Elles incarnent des fantasmes sexuels, qui se matérialisent dès le 19e siècle, par une production massive d'images, de cartes postales coloniales érotiques et pornographiques, qui circulent entre les colonies et la métropole. Largement diffusées, ces images participent à construire l'idée du corps noir féminin comme un objet naturellement à disposition du désir masculin blanc.

Cette fétichisation coexiste pourtant, de manière paradoxale, avec une dévalorisation des caractéristiques physiques des femmes noires. En effet, celles-ci sont également considérées comme laides, « primitives » et non conformes aux normes esthétiques occidentales. Les standards de beauté en Europe (en particulier en Europe centrale et du nord) au 19e et jusqu'au milieu du 20e siècle valorisent la peau claire, les cheveux lisses, les traits fins et la silhouette longiligne. Ces caractéristiques s'imposent comme l'idéal « universel » de la féminité. Les phénotypes décrits comme « africains » - peau foncée, cheveux crépus, morphologies généreuses etc. - sont alors associés à des attributs d'infériorité, voire de moindre humanité. La question de la beauté des femmes autochtones dans les colonies est ainsi discutée en termes civilisationnels par les scientifiques européens, leur prétendue laideur étant érigée en marqueur d'infériorité.  

Par ailleurs, les observateurs européens n'hésitent pas à établir des hiérarchies de beauté entre les femmes africaines : les femmes peules sont par exemple hissées en haut de l'échelle esthétique coloniale des Français, qui leur trouvent des ressemblances avec les caractéristiques physiques des Européennes. Dans la même logique, les colonisateurs font souvent l'éloge de la beauté des femmes métisses. Ces représentations coloniales, à la fois patriarcales et racialistes, ont ainsi engendré un double assujettissement du corps des femmes africaines : réduites simultanément à des objets de désir « exotiques » et discriminées pour leur « non-conformité » aux canons de beauté occidentaux.  

L'objectif de ce rapport est de montrer que ces représentations ne sont pas sans conséquences pour les femmes qui en font l'objet. En partant des cas de la République Démocratique du Congo, du Sénégal, de la France et de la Belgique, ce rapport examine ces différents contextes pour montrer comment le stéréotype de la femme noire à la sexualité débordante et disponible a légitimé la violence sexuelle pendant la colonisation. Ce stéréotype persiste dans les sociétés contemporaines, rendant à la fois possible la violence contre les femmes des contextes comme la RDC et délégitimant les femmes noires en tant que potentielles victimes de violences sexistes et sexuelles dans les sociétés européennes.

Par ailleurs, ce texte montre également que le préjugé selon lequel les femmes noires et afrodescendantes se situent en marge des normes de beauté les exposent à de nombreuses formes d'attaque et de violences qui se déploient dans le domaine des médias et dans l'industrie cosmétique, notamment à travers la pratique de dépigmentation. L'usage des produits de beauté par les femmes noires pour éclaircir leur peau ne constitue pas seulement une violence envers leur corps, il s'agit également d'une violence exercée par les entreprises cosmétiques qui capitalisent sur leurs insécurités et commercialisent des produits aux effets cancérigènes.

Télécharger le rapport